Il fut un temps où grandir entre 10 et 13 ans signifiait habiter un territoire bien à soi. Un espace flou, parfois inconfortable mais clairement identifié : celui de la préadolescence. Ni enfant, ni adolescent, en transition mais accompagné.
Dans les années 2000 et au début des années 2010, cette tranche d’âge existait pleinement dans la culture. Elle avait ses lieux, ses objets, ses codes. Les magasins proposaient des vêtements pensés pour cet entre-deux : des pièces “ni enfant, ni adulte”, des accessoires ludiques, un maquillage léger, comme une première initiation. Les magazines pour jeunes lectrices faisaient office de guides. On y trouvait des tests, des conseils, des rubriques sentimentales mais surtout une chose essentielle : une mise en récit de ce que signifiait “grandir”.
Ces contenus ne faisaient pas que divertir. Ils traduisaient le monde. Ils rendaient accessibles des sujets encore flous : le rapport au corps, à l’amitié, au regard des autres. Ils proposaient des modèles atteignables, des figures intermédiaires, des stars auxquelles on pouvait s’identifier sans se sentir en décalage. Ils construisaient une progression.
Autrement dit, la préadolescence n’était pas laissée à elle-même : elle était médiatisée, encadrée, accompagnée. Aujourd’hui, cet espace semble s’être dissous.
Le basculement vers les supports numériques a profondément transformé la manière dont les plus jeunes accèdent à la culture. Là où les contenus étaient autrefois pensés pour un âge précis, ils sont désormais diffusés dans un flux continu, personnalisé en temps réel. L’entrée dans la culture ne se fait plus par étapes mais par immersion. Et cette immersion est souvent brutale.
Une préadolescente d’aujourd’hui ne navigue pas dans un univers conçu pour elle mais dans un environnement où coexistent (sans hiérarchie claire) des contenus destinés à des adolescentes plus âgées, voire à des adultes. Les filtres ont disparu ou du moins, ils ne sont plus visibles.
Dans ce contexte, l’apprentissage des codes change de nature. Il ne passe plus par une médiation, mais par exposition directe. Or, la préadolescence est précisément une phase où l’on ne dispose pas encore des outils nécessaires pour trier, prendre du recul, contextualiser. C’est un âge d’observation, d’imitation, d’expérimentation. Un âge où l’on apprend à devenir, sans encore savoir comment choisir.
C’est là que la question des repères devient centrale.
Car la disparition des supports traditionnels (notamment la presse adolescente) ne signifie pas seulement la fin d’un format. Elle marque le recul d’un cadre structurant. Les magazines, par exemple, jouaient un rôle de “filtre culturel” : ils sélectionnaient, hiérarchisaient, adaptaient. Ils proposaient une vision cohérente, pensée pour un groupe d’âge. Aujourd’hui, ce rôle est en grande partie assuré par les algorithmes.
Mais à la différence d’un média, l’algorithme ne construit pas un parcours : il ajuste en permanence le contenu aux comportements individuels. Il ne guide pas vers une étape, il prolonge une tendance. Il ne traduit pas le monde, il le reflète et parfois en l’intensifiant. Chaque préadolescente évolue ainsi dans un flux qui lui est propre.
Cette hyperpersonnalisation fragmente les expériences. Là où il existait autrefois une culture commune (des références partagées, des objets collectifs, des rendez-vous médiatiques) on observe aujourd’hui une multitude de micro-cultures, souvent éphémères, rarement synchronisées. La socialisation elle-même se transforme.
Elle ne repose plus sur des repères collectifs mais sur des tendances mouvantes, des formats courts, des contenus conçus pour capter l’attention en quelques secondes. Dans cette économie de l’attention, décrite dès 1971 par Herbert Simon, l’abondance d’informations rend l’attention rare et donc précieuse. Les plateformes l’ont bien compris : tout est pensé pour la retenir, parfois au détriment de la compréhension.
Le phénomène de doomscrolling en est une illustration. Faire défiler du contenu sans but précis, prolonger l’exposition, accumuler sans forcément intégrer. Pour une préadolescente, cette logique peut accentuer une forme de confusion : voir beaucoup, sans toujours comprendre.
Mais au-delà des usages, c’est peut-être le rythme même de cette période qui est en train de changer.
Sans espace dédié, sans médiation claire, la préadolescence semble s’accélérer. Elle ne disparaît pas totalement mais elle est absorbée plus vite, happée par des codes qui ne sont pas les siens. L’entre-deux se réduit, au profit d’une entrée plus précoce dans une culture adolescente, voire adulte.
Alors, faut-il y voir une perte ou une transformation ?
D’un côté, les jeunes ont accès à une diversité de contenus inédite, à une pluralité de modèles, à des formes d’expression plus libres. De l’autre, ils évoluent dans un environnement moins structuré, où les repères sont moins visibles, plus instables.
Peut-être que la question n’est pas seulement celle de la disparition d’une culture mais celle d’un accompagnement.
Car grandir, ce n’est pas seulement avoir accès à des contenus. C’est aussi apprendre à les comprendre, à les situer, à s’y situer soi-même.
Et si la préadolescence n’était pas en train de disparaître mais simplement de perdre les outils qui permettaient de la traverser ?
— Miranda York

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